Jean-Marc dans les premiers récits chrétiens
Avant d’être un évangéliste, Marc est d’abord un nom qui traverse le Nouveau Testament par petites touches, presque en passant. Le livre des Actes des Apôtres le présente sous un double nom, « Jean, surnommé Marc », et le fait apparaître d’abord chez sa mère : après son évasion miraculeuse de prison, c’est à la maison de Marie, mère de Jean-Marc, que Pierre se rend directement — une maison de Jérusalem où la jeune communauté chrétienne a l’habitude de se réunir pour prier. On ignore si ce lieu a un rapport avec la chambre haute de la Cène ; le texte ne le dit pas, mais il suffit à situer Marc au cœur du premier cercle, par sa famille avant même par lui-même.
Il rejoint ensuite Paul et Barnabé — dont il est le cousin — comme assistant lors du premier voyage missionnaire, jusqu’à Chypre. Puis, à Pergé de Pamphylie, il rebrousse chemin vers Jérusalem, sans que les Actes en donnent la raison. Ce départ, anodin en apparence, aura des suites : au moment d’organiser un second voyage, Paul refuse de reprendre Marc avec lui, la discussion s’envenime, et Paul et Barnabé finissent par se séparer — Barnabé emmenant son cousin à Chypre, Paul partant avec Silas. L’épisode aurait pu clore l’histoire de Marc dans le Nouveau Testament. Il n’en est rien : les lettres plus tardives de Paul, aux Colossiens puis à Philémon, le comptent de nouveau parmi ses proches collaborateurs, et la dernière mention paulinienne, dans la seconde épître à Timothée, va plus loin encore — Paul, à la fin de sa vie, demande qu’on lui amène Marc, « car il m’est utile pour le ministère ». D’une rupture à une réconciliation qui semble définitive, le fil de Marc dans le Nouveau Testament dessine moins un portrait qu’une trajectoire : celle d’un homme lié à trois figures majeures du christianisme naissant — sa mère Marie, son cousin Barnabé, et Paul — et dont la fidélité, mise à l’épreuve, finit par s’affirmer.
Le débat sur son identité
Reste une question que les textes eux-mêmes ne tranchent jamais : ce Jean-Marc des Actes, le « Marc » que Pierre appelle « mon fils » dans sa première épître, le Marc des lettres pauliniennes tardives et l’auteur auquel la tradition attribue le deuxième évangile sont-ils un seul et même homme ? Rien, dans le texte biblique, n’affirme explicitement cette identification. Elle repose sur un faisceau d’indices convergents plutôt que sur une preuve : tous ces Marc gravitent dans les mêmes réseaux, autour de Pierre, de Paul et de Barnabé, entre Jérusalem et Rome, à une époque où ce prénom — pourtant l’un des plus répandus du monde romain — désigne, par recoupement, une trajectoire cohérente. C’est l’hypothèse que retient la tradition depuis l’Antiquité, et qu’une majorité d’exégètes juge aujourd’hui plausible et raisonnable. Une partie de la recherche moderne invite cependant à la prudence : l’évangile dit « selon Marc » est, dans son texte le plus ancien, anonyme — le nom d’auteur figure dans les titres ajoutés aux manuscrits, pas dans le corps du récit — et l’identification de cet auteur avec l’un des Marc du Nouveau Testament ne s’appuie que sur des sources postérieures, à commencer par celle de Papias. Ce n’est donc pas un fait établi au sens strict, mais une reconstruction ancienne, cohérente, et largement reçue.
Marc, interprète de Pierre : le témoignage de Papias
C’est précisément ce témoignage de Papias qui donne à Marc son rôle le plus célèbre. Évêque d’Hiérapolis en Phrygie, Papias écrit au début du IIe siècle un ouvrage aujourd’hui perdu, dont un fragment nous est parvenu grâce à Eusèbe de Césarée, qui le cite dans son Histoire ecclésiastique deux siècles plus tard. Papias y rapporte les propos d’un « Presbytre », une figure ancienne dont l’identité reste elle-même discutée : « Marc, devenu l’interprète de Pierre, a écrit avec exactitude, mais sans ordre, tout ce dont il se souvenait des paroles et des actes du Christ. Car il n’avait pas entendu le Seigneur et ne l’avait pas suivi, mais plus tard il suivit Pierre […] Ainsi Marc ne s’est nullement trompé en écrivant certaines choses comme il se les rappelait. Car il n’avait qu’un seul souci : ne rien omettre de ce qu’il avait entendu et n’y rien mêler de faux. »
C’est la plus ancienne attestation connue reliant un Marc à Pierre et à la rédaction d’un évangile — et à ce titre, un texte capital. Mais cette chaîne de transmission mérite d’être regardée en face : le texte de Papias est lui-même perdu, connu uniquement par la citation qu’en fait Eusèbe près de deux siècles plus tard, et Papias rapporte lui-même les propos d’un intermédiaire, donc une source à deux degrés des faits. Eusèbe, qui juge par ailleurs Papias « d’un esprit fort borné », transmet néanmoins ce fragment précis comme une information ancienne et digne de foi. Le passage répond aussi, implicitement, à une question de légitimité : pourquoi accorder autorité à un évangile qui n’est ni d’un apôtre ni d’un témoin oculaire ? La réponse de Papias — Marc a fidèlement mis par écrit la prédication de Pierre — a une fonction de défense autant que de témoignage. Elle n’en reste pas moins remarquablement cohérente avec le style du texte qu’elle décrit : un évangile qui juxtapose les scènes plus qu’il ne les ordonne, exactement comme Papias le décrit.
L’évangile : le plus court, le plus ancien, le plus vif
La question de la date de composition se noue autour d’un seul chapitre, le treizième, où Jésus annonce la destruction du Temple de Jérusalem. La majorité des spécialistes situe aujourd’hui la rédaction de l’évangile entre 65 et 75 après J.-C., avec une préférence croissante, dans les travaux récents, pour une composition juste après la chute du Temple en l’an 70 — le réalisme du discours y étant lu comme le signe d’une connaissance au moins partielle des événements de la guerre judéo-romaine. Une partie de la recherche défend cependant une datation antérieure, dans les années 40 à 60, en observant que ce discours reste dans le registre classique de l’apocalyptique juive et ne nécessite pas nécessairement un savoir rétrospectif.
Ce qui fait, en revanche, l’objet d’un très large accord, c’est la priorité de Marc parmi les évangiles synoptiques : Matthieu et Luc semblent tous deux s’appuyer sur son texte, complété par une seconde source aujourd’hui perdue. Cette antériorité, conjuguée à sa brièveté — seize chapitres, contre vingt-huit chez Matthieu — donne à l’évangile de Marc une allure singulière : un rythme haletant, ponctué par l’adverbe grec aussitôt, revenu plus de quarante fois en seize chapitres ; une langue simple, proche du grec parlé, où affleurent encore des mots araméens comme Talitha koum ; une attention aux détails concrets et aux émotions de Jésus — sa fatigue, sa colère, son angoisse — que les évangiles suivants adoucissent souvent. On y trouve aussi ce que les théologiens appellent le « secret messianique » : Jésus, à plusieurs reprises, impose le silence sur sa propre identité, un motif littéraire qui a nourri plus d’un siècle de commentaires. Le texte s’achève enfin sur une fin abrupte et nue — les femmes fuyant en silence le tombeau vide, sans apparition du Ressuscité — les versets qui prolongent le récit dans les éditions courantes étant, de l’aveu de la critique textuelle moderne, un ajout plus tardif, absent des manuscrits les plus anciens.
La tradition alexandrine
Une dernière page de la vie de Marc se joue loin de la Judée, en Égypte. Elle vient d’une source unique et tardive : Eusèbe de Césarée, qui écrit au début du IVe siècle — environ deux siècles et demi après les faits qu’il rapporte — que Marc fut le premier à porter l’Évangile en Égypte et à y fonder des Églises, à commencer par Alexandrie. Eusèbe lui-même introduit cette information avec une prudence qu’il vaut la peine de conserver : « on dit que », écrit-il, signalant par là qu’il transmet une tradition reçue plutôt qu’un fait qu’il tiendrait de première main. Aucun texte du Nouveau Testament n’évoque un séjour de Marc en Égypte ; le lien avec Alexandrie repose entièrement sur cette tradition patristique, développée ensuite par des récits plus tardifs encore, comme le Martyre de Marc apocryphe.
Cette histoire n’en demeure pas moins essentielle : elle constitue, aujourd’hui, le fondement sur lequel l’Église copte orthodoxe d’Alexandrie appuie sa propre origine, et la mémoire de Marc y occupe une place de tout premier plan, comme premier patriarche de la ville. Le décalage de deux à trois siècles entre les événements allégués et leur première mise par écrit connue la distingue nettement du témoignage plus ancien de Papias sur Pierre — une différence de nature, pas seulement de degré. Mais l’ancienneté d’une tradition religieuse ne se mesure pas seulement à sa proximité chronologique avec les faits : pour l’Égypte chrétienne, Marc reste, depuis des siècles, le nom fondateur.
Saint Marc écrivant l'évangile, plaque d'ivoire, Allemagne, XIe siècle — domaine public (CC0), The Metropolitan Museum of Art
المصادر
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, Livres II-III
- Fragment de Papias sur Marc, cité par Eusèbe (HE III.39.15)
- Gospel of Mark — synthèse sourcée de la recherche
- Mark the Evangelist
- John Mark
- Bart Ehrman, Why Date the Gospels after 70 CE?
- Two-source hypothesis
- Saint Mark and the Church of Alexandria (Église copte)