Le tétramorphe : la vision d’Ézéchiel et l’Apocalypse
Regardez de près une mosaïque byzantine, un portail roman ou une page d’évangéliaire enluminé : il y a de bonnes chances qu’un lion ailé y côtoie un bœuf, un homme et un aigle, tous quatre pourvus d’ailes et disposés en couronne autour d’une figure centrale. Cette composition, appelée tétramorphe, remonte à deux visions bibliques distantes de sept siècles. Vers 593 avant notre ère, en exil à Babylone, le prophète Ézéchiel voit surgir du feu quatre êtres vivants à la fois hommes, lions, bœufs et aigles — des chérubins, dit le texte, associés au trône même de Dieu. Six siècles plus tard, l’Apocalypse de Jean reprend la scène autour du trône céleste, mais simplifie la figure : chaque créature ne porte plus qu’un seul visage, l’une léonine, l’autre bovine, la troisième humaine, la dernière aquiline. C’est cette version épurée, bien plus praticable pour les sculpteurs et les enlumineurs, qui s’impose dans l’art chrétien et donne naissance au tétramorphe tel qu’on le regarde encore aujourd’hui.
Pourquoi le lion revient à Marc (les explications traditionnelles)
L’association de chaque créature à un évangéliste n’a rien d’immédiat. Saint Irénée de Lyon, vers 180, est le premier à relier les quatre vivants aux quatre évangiles — mais dans un ordre qui n’est pas celui qui nous est familier : il rattache le lion à l’évangile de Jean et l’aigle à celui de Marc. La répartition qui a fini par s’imposer en Occident, avec le lion pour Marc, est fixée plus tard par saint Jérôme, à la fin du IVe siècle ; les deux Pères de l’Église ne se sont pas simplement succédé sur un même schéma, ils l’ont conçu différemment, et la question de savoir exactement comment et pourquoi le lion a fini par se fixer sur Marc reste, sur ce point précis, moins limpide que la tradition ultérieure ne le laisse entendre.
Trois explications, cumulatives, ont ensuite consolidé cette association jéromienne. L’évangile de Marc s’ouvre sans généalogie ni Nativité, directement sur la voix de Jean-Baptiste criant dans le désert — Jérôme y entend lui-même « la voix du lion rugissant dans le désert ». Le lion, roi des animaux dans les bestiaires antiques, incarne aussi la royauté du Christ que Marc met en scène à travers l’action et l’autorité de Jésus. Enfin, une légende naturaliste très répandue au Moyen Âge, étrangère à toute zoologie réelle, veut que le lionceau naisse sans vie et que son père le réveille trois jours plus tard en rugissant sur lui — image lue comme une préfiguration directe de la résurrection.
Ailes, livre ouvert ou fermé : lire l’iconographie
Un lion ailé n’existe dans aucune zoologie : c’est précisément le signal qu’il faut chercher, sur une mosaïque ou un bas-relief, pour reconnaître qu’on a affaire à un symbole théophanique et non à une figure animalière ordinaire. Les ailes viennent tout droit de la vision biblique, où elles marquaient la nature céleste des chérubins ; appliquées au lion de Marc, elles transposent au texte de l’évangile cette même dimension surnaturelle.
Le reste de l’iconographie se lit presque comme un code. Le lion peut être couché, en position de garde — fréquent dans l’art byzantin et roman — ou debout et marchant, notamment dans l’héraldique vénitienne tardive. Sous sa patte, un livre : ouvert, il annonce la paix ; fermé, la guerre, une nuance dont le sens politique se déploie pleinement à Venise. Une auréole, quand elle est présente, rappelle qu’au-delà de l’emblème politique, il s’agit d’abord d’un symbole de sainteté évangélique.
“Pax tibi Marce” et le lion de la République de Venise
La tradition vénitienne rapporte qu’en traversant la lagune, saint Marc aurait été salué par un ange lui annonçant : « Pax tibi Marce, evangelista meus. Hic requiescet corpus tuum » — « Paix à toi, Marc, mon évangéliste, ici reposera ton corps. » Cette légende de la praedestinatio, sans fondement historique, a pourtant produit des effets bien réels : elle a servi de justification au vol des reliques de Marc à Alexandrie en 828, puis à l’élévation du saint au rang de patron de la cité. La formule, inscrite en lettres capitales, se lit encore sur les pages du livre que tient le lion dans la quasi-totalité des représentations officielles vénitiennes — sceaux, monnaies, façades de palais, gonfalons.
L’héraldique vénitienne distingue deux postures bien identifiables sur le terrain. Le lion « andante », de profil, une patte sur le livre, orne statues, gonfalons et frontons — c’est la forme ambassadrice, taillée pour être vue de loin. Le lion « in moleca », de face, ramassé, les ailes déployées en couronne à la façon d’un crabe mou, se retrouve plutôt sur les sceaux, les monnaies et les armoiries communales, plus étroitement associé à la lagune elle-même.
Le lion de bronze de la Piazzetta et les traces de la Sérénissime
Au sommet d’une des deux colonnes de la Piazzetta, face au bassin de Saint-Marc, trône depuis le XIIe siècle le lion de bronze le plus célèbre du monde vénitien — et l’un des plus mystérieux. Des analyses isotopiques menées en 2024 ont montré que l’essentiel du bronze provient du bassin du bas Yangtsé et que la pièce a probablement été coulée sous la dynastie Tang. Sa morphologie — narines larges, moustaches retroussées, cavités orbitaires où se fixaient jadis cornes ou bois — évoque les zhenmushou, gardiens de tombes de l’art funéraire chinois, plutôt qu’un lion occidental. La statue aurait été remaniée puis rapportée à Venise par la Route de la soie, peut-être via les réseaux marchands de la famille Polo, avant de recevoir ses ailes et son rôle d’emblème — une hypothèse qui n’a rien perdu de sa force de fascination.
Au-delà de la Piazzetta, le lion marcien a marqué de son empreinte toute la Méditerranée vénitienne : une trentaine de lions subsistent à Koper, en Istrie, d’autres à Poreč, Rovinj ou Motovun ; un lion surplombe encore l’Acropole de Corfou ; Héraklion, La Canée et la forteresse d’Othello à Famagouste en portent également la marque, tandis qu’à Split une partie des lions a été martelée pendant la période yougoslave.
Le tétramorphe au-delà de Venise
Le destin héraldique et politique du lion vénitien ne doit pas faire oublier que le tétramorphe complet reste, d’abord et avant tout, un motif de l’art chrétien tout entier — en particulier dans les scènes de Maiestas Domini, le Christ en gloire trônant dans une mandorle, entouré des quatre vivants. Le grand tympan de l’abbatiale de Moissac, sculpté au début du XIIe siècle, en offre l’une des versions romanes les plus saisissantes ; le portail royal de la cathédrale de Chartres, quelques décennies plus tard, reprend la même structure dans un style plus hiératique. Dans les évangéliaires carolingiens et ottoniens comme dans le livre de Kells, chaque évangéliste apparaît en buste accompagné de son symbole. Le lion ailé de Marc n’est donc qu’un des quatre éléments d’un système bien plus vaste — avant que Venise, des siècles plus tard, n’en isole une seule figure pour en faire l’emblème de son identité maritime.
Vittore Carpaccio, Leone marciano andante, 1516, Palais des Doges — domaine public, Wikimedia Commons
المصادر
- Tetramorph — Wikipedia
- Irenaeus of Lyons, Against Heresies, Book III (trad. Roberts-Donaldson)
- Symbols of the Four Evangelists — Catholic Resources (Felix Just, S.J.)
- Medieval Bestiary: Lion
- Lion of Saint Mark — Wikipedia
- Flag of the Republic of Venice — Wikipedia
- The Lion of St. Mark's Square in Venice is Chinese: Isotopic Analyses Confirm It — Archaeology News Online Magazine
- Made in China? The Asian origins of Venice's iconic Winged Lion statue — Antiquity Journal
- Saint-Pierre, Moissac — Survey of Art History Western Tradition