Saint Marc

Le martyre à Alexandrie et l'Église copte

À Alexandrie, un 25 avril, Marc serait mort pour sa foi — et serait devenu, dans la mémoire copte, le premier pape d'une lignée ininterrompue de dix-neuf siècles.

Un matin de fête à Alexandrie

C’est un jour de joie que le récit traditionnel choisit pour raconter la mort de Marc. Il célèbre la Résurrection dans l’église de Boucalis, sur le rivage d’Alexandrie, et ce jour-là coïncide avec la grande fête du dieu Sérapis. La foule qui se presse dehors n’est pas hostile par hasard : elle fête son propre dieu, et se retourne contre l’évangéliste. Selon les Actes de Marc, un texte de dévotion rédigé bien après les faits — plusieurs siècles, disent les spécialistes qui en étudient les manuscrits grecs, arabes, coptes et éthiopiens — Marc est saisi, attaché à une corde épaisse et traîné dans les rues et les chemins pierreux de la ville. La nuit venue, en prison, le Christ lui apparaît. Le lendemain, le supplice reprend jusqu’à sa mort. Une tentative de brûler son corps est interrompue, dit la légende, par une tempête providentielle ; les fidèles recueillent alors ses restes et les ensevelissent en secret dans l’église même où tout avait commencé.

Ce récit, avec ses détails les plus marquants — la corde, l’apparition nocturne, la tempête — appartient au genre des actes de martyrs, une littérature d’édification plutôt qu’un compte rendu au sens moderne. Ce que l’on sait par des sources plus anciennes et plus sobres est plus modeste : Eusèbe de Césarée, qui écrit au début du IVe siècle — donc plus de deux cents ans après les faits qu’il rapporte —, situe l’arrivée de Marc à Alexandrie vers 49 après J.-C. et sa fondation de l’Église locale, avant de lui donner pour successeur un certain Anien, sous Néron. Le Nouveau Testament, lui, ne dit rien d’un séjour égyptien de Marc : il le montre aux côtés de Pierre, de Paul et de Barnabé, en Asie Mineure, à Rome, à Chypre. Le lien entre Marc et Alexandrie est donc une tradition ecclésiale, consolidée après coup — ce qui, dans l’Antiquité, ne la rend pas fausse, mais la rend impossible à vérifier par une source extérieure.

Même la date du martyre a bougé selon les témoins : le 25 avril de nos calendriers actuels, ou le 30 Baramouda copte, mais aussi, chez le théologien copte médiéval Abu al-Barakat Ibn Kabar, une indication qui ne coïncide même pas avec l’année 68 généralement retenue aujourd’hui. La date que l’on célèbre est celle qu’a fixée la tradition liturgique, pas celle qu’aurait établie une chronologie extérieure.

Le premier pape d’une lignée qui ne s’est jamais interrompue

Pour l’Église copte orthodoxe, cette histoire n’est pas un souvenir parmi d’autres : c’est la pierre fondatrice de son identité. Marc y est vénéré comme le fondateur de l’Église d’Alexandrie et son premier patriarche — le premier d’une lignée que l’Église copte présente comme ininterrompue depuis le Ier siècle, et qui compte aujourd’hui plus de cent dix-sept papes, jusqu’à l’actuel, Tawadros II. Il est aussi tenu pour le protomartyr d’Égypte, celui qui ouvre une longue tradition de sacrifice qui vaudra au pays chrétien le titre de « terre des martyrs » et donnera son point de départ au calendrier copte lui-même : l’ère des martyrs commence en 284 après J.-C.

Cette lecture de Marc comme premier pape d’Alexandrie s’est construite au fil des siècles à partir du noyau, plus mince, transmis par Eusèbe. Elle n’en est pas moins, aujourd’hui, un pilier absolument central de la foi copte, célébré chaque année sans que personne, dans cette Église, n’en questionne la validité religieuse. La distinguer d’un fait établi par l’histoire moderne ne diminue en rien sa force : c’est ainsi que fonctionne toute tradition fondatrice, chrétienne ou non, et l’Église copte la porte avec la même légitimité qu’une Église catholique porte les siennes.

Cette présence ne relève pas seulement du passé. Le siège patriarcal d’Alexandrie continue de s’appeler officiellement le « siège de saint Marc », un titre que porte encore le patriarche copte aujourd’hui. Son siège se trouve désormais à la cathédrale Saint-Marc du Caire, dans le quartier d’Abbassia, construite sous le pontificat du pape Cyrille VI et inaugurée en 1968. Le nom de Marc s’attache aussi à l’une des plus anciennes liturgies chrétiennes qui subsistent, la liturgie alexandrine dite « de saint Marc », à l’origine de toute la famille des rites alexandrins.

D’Alexandrie à Venise : le sort des reliques

Pendant des siècles, selon la tradition, le corps de Marc repose et se vénère à Boucalis, sur le rivage d’Alexandrie, là où se serait joué le martyre. Tout change en 828, ou à cheval sur 828 et 829 : deux marchands vénitiens, Buono da Malamocco et Rustico da Torcello, font escale dans une Alexandrie alors sous domination abbasside. Le récit vénitien veut que les gardiens chrétiens des reliques craignent leur destruction par le calife al-Ma’mûn, et que les marchands convainquent les clercs de leur laisser emporter le corps — dissimulé, dit la légende, sous des morceaux de porc pour décourager l’inspection des douaniers musulmans. Le corps arrive à Venise, où l’évêque d’Olivolo le reçoit. Le plus ancien récit écrit de cette translation ne remonte qu’au XIe siècle, mais la présence des reliques à Venise, elle, est attestée dès 827-829 par le testament d’un doge — un ancrage documentaire réel, même si les détails les plus pittoresques du voyage appartiennent au légendaire plutôt qu’à l’histoire vérifiable. C’est ce transfert qui fait de Marc le saint patron de Venise et qui donne naissance à sa basilique, où repose depuis l’essentiel du corps.

Seule la tête serait restée à Alexandrie, conservée, selon la tradition copte, dans une église qui continue de porter son nom dans la ville.

1968 : un fragment d’os, un geste de reconnaissance

Neuf siècles plus tard, un autre geste vient réparer, en partie, ce départ. En juin 1968, pour le dix-neuf centième anniversaire traditionnel du martyre, le pape Paul VI restitue à l’Église copte orthodoxe un petit fragment d’os prélevé sur le corps conservé à Venise, remis par le cardinal Giovanni Urbani, patriarche de la ville. Paul VI précise alors que l’essentiel des reliques reste à Venise : ce n’est pas une restitution intégrale, mais un geste de reconnaissance.

La scène qui suit mérite d’être racontée pour ce qu’elle dit du rapprochement entre les deux Églises. Le samedi 22 juin 1968, une délégation venue d’Alexandrie — dix métropolites et évêques, sept coptes et trois éthiopiens, accompagnés de trois notables laïcs — reçoit la relique des mains de Paul VI à Rome. Elle repart le lundi 24 juin en procession officielle ; l’avion se pose au Caire vers 22h30 ce même soir, où le pape copte Cyrille VI l’attend, entouré d’évêques de plusieurs confessions chrétiennes et de foules égyptiennes venues accueillir le retour de leur saint fondateur. La relique trouve sa place dans la cathédrale Saint-Marc d’Abbassia, consacrée le 25 juin 1968, dans un autel construit spécialement pour elle — où elle repose encore aujourd’hui.

Ce geste précède de cinq ans l’ouverture formelle du dialogue théologique entre Rome et l’Église copte, scellée par la déclaration christologique commune signée par Paul VI et le pape Chenouda III en 1973. Les deux Églises le présentent aujourd’hui comme l’un des symboles fondateurs du rapprochement œcuménique moderne : une reconnaissance mutuelle de l’ancienneté et de la légitimité du siège d’Alexandrie, portée par un fragment d’os qui a traversé neuf siècles et une mer.

Deux calendriers, un même saint

L’Église copte orthodoxe célèbre le martyre de Marc le 30 Baramouda du calendrier copte — hérité du calendrier égyptien ancien et aligné sur le julien —, qui tombe généralement le 8 mai du calendrier grégorien les années communes. L’Église catholique romaine, elle, le commémore le 25 avril, à date fixe dans le calendrier grégorien. D’autres fêtes coptes ponctuent l’année autour de Marc, comme la consécration de son église le 30 Babah.

Ce décalage n’a rien d’anecdotique sur un site qui s’adresse aux deux traditions à la fois : il rappelle que catholiques et coptes, tout en vénérant le même homme et en revendiquant la même origine apostolique, ont hérité de comput liturgiques distincts — sans que ce décalage de calendrier traduise le moindre désaccord sur l’identité du saint qu’ils célèbrent, chacun à sa date, comme fondateur et martyr.

Gentile et Giovanni Bellini, Saint Marc prêchant à Alexandrie, 1504-1507, Pinacoteca di Brera — domaine public, Wikimedia Commons