Saint Marc

Venise et la translation des reliques

828 : deux marchands, une caisse de porc et de choux, et le vol qui a donné à Venise son saint.

Une ville qui cherchait un saint à sa mesure

Avant 828, Venise priait sous la protection de saint Théodore d’Amasée, un officier grec martyrisé au IVe siècle — un saint solide, mais byzantin jusque dans les os, comme la tutelle dont la jeune cité lagunaire cherchait justement à se défaire. Sa statue veille toujours sur la Piazzetta, sur l’une des deux colonnes, face à un rival qui allait bientôt le supplanter.

Au IXe siècle, Venise joue serré sur trois tableaux à la fois : desserrer l’emprise nominale de Byzance, résister aux prétentions du patriarcat d’Aquilée qui venait tout juste, en 827, de réaffirmer son autorité sur la région, et garder ses distances avec Rome. Un saint martyr militaire comme Théodore ne suffisait plus à cette ambition. Il fallait un apôtre — une figure d’un rang supérieur, venue d’Orient sans devoir sa légitimité ni à Constantinople ni au pape. Marc l’Évangéliste, premier évêque légendaire d’Alexandrie, mort en 68 selon la tradition et enterré dans l’église copte de Bucoles, avait exactement ce profil. En s’appropriant ses reliques, Venise s’offrait l’équivalent d’une charte de fondation religieuse et politique, taillée sur mesure. La conséquence a traversé les siècles : la basilique Saint-Marc n’a jamais dépendu de l’évêché vénitien ni de Rome ; son clergé était nommé par le doge, non par un évêque. Saint Marc est devenu le saint d’un pouvoir civil, pas d’une Église locale.

Le vol des reliques

En 828, une flottille de dix navires marchands vénitiens fait escale à Alexandrie, alors ville musulmane sous les Abbassides. Deux marchands, Buono da Malamocco et Rustico da Torcello, se rendent à l’église Saint-Marc, où le corps du saint repose sous la garde de deux moines, Théodore et Staurace.

La suite appartient au récit traditionnel plus qu’à l’histoire vérifiable — et la nuance mérite d’être gardée en tête tant l’épisode est devenu célèbre. La légende raconte que les deux marchands, avec la complicité inquiète des gardiens du tombeau — qui craignaient que le calife ne fasse détruire les églises ou piller leurs pierres —, auraient dérobé le corps, glissant à sa place les reliques d’une autre sainte, Claudia, pour ne pas alerter les fidèles d’Alexandrie. Reste alors le problème du port : comment faire sortir un cadavre saint sans attirer l’attention des douaniers ? La légende a sa réponse, restée fameuse : les reliques auraient été cachées dans une caisse, recouvertes de feuilles de chou et de quartiers de porc. Les douaniers, en soulevant la bâche et en découvrant la viande impure, se seraient écriés « kanzir, kanzir » — « cochon, cochon » — et auraient laissé passer le chargement sans y regarder de plus près, par simple dégoût rituel.

Ce que les historiens retiennent avec plus d’assurance, c’est le fait même du transfert : un culte et des reliques attribuées à saint Marc sont bien attestés à Venise dès le milieu du IXe siècle, et le commerce vénitien avec Alexandrie à cette époque est documenté par ailleurs. Le détail du porc et du chou, la complicité des moines, la substitution de sainte Claudia, et même l’épisode d’une tempête providentielle au retour — que rapportera plus tard Jacques de Voragine dans la Légende dorée — relèvent en revanche du récit édifiant, pas de la chronique. Le texte qui fixe cette histoire, la Translatio Sancti Marci, n’est conservé dans ses plus anciens manuscrits qu’à partir d’environ 1050 — deux bons siècles après les faits. Un historien, Donald Nicol, a résumé la chose d’une formule qui fait consensus aujourd’hui : l’épisode relève « autant de la politique que de la piété ».

L’ange, la tempête, et « Pax tibi Marce »

Une seconde légende, plus tardive encore et entièrement dépourvue d’assise historique, complète la première et lui donne tout son sens. Fixée par les chroniqueurs vénitiens des XIIIe-XIVe siècles — Martino da Canal, puis le doge-historien Andrea Dandolo —, elle raconte que saint Marc, voyageant un jour d’Aquilée vers Rome, aurait été pris dans une tempête et forcé de faire escale dans la lagune, à l’endroit précis où s’élève aujourd’hui Venise. Pendant son sommeil, un ange lui serait apparu pour lui annoncer : « Pax tibi Marce, evangelista meus. Hic requiescet corpus tuum » — « Paix à toi, Marc, mon évangéliste. Ici reposera ton corps. »

Cette prédestination n’a évidemment pu être écrite qu’après coup, une fois les reliques déjà à Venise : elle sert précisément à transformer un vol en accomplissement d’une promesse ancienne. Venise, dans cette version des choses, n’a rien volé — elle a simplement reçu ce qui lui était destiné de toute éternité. C’est un classique de la légitimation religieuse rétroactive, et Venise l’a porté jusque dans son emblème : la phrase est inscrite sur le livre ouvert que tient le lion ailé de saint Marc, devenu le symbole de la République puis de la ville elle-même, présent sur le drapeau, les monnaies, les frontons publics — et aujourd’hui encore sur celui de la Vénétie.

De la chapelle ducale à la basilique

À l’arrivée des reliques, le doge en exercice, Giustiniano Participazio, les fait d’abord conserver dans le palais ducal. Dans son testament, il demande que son épouse et son frère et successeur, Giovanni I Participazio, fassent bâtir une église dédiée à saint Marc entre le noyau fortifié du pouvoir ducal et l’église préexistante de Saint-Théodore. Les travaux, entamés du vivant de Giustiniano, s’achèvent sous Giovanni, entre 829 et 836 selon les sources. Cette première église, de plan cruciforme, est conçue comme chapelle privée du doge et non comme église épiscopale — un statut d’exemption qu’elle garde jusqu’à aujourd’hui : elle ne deviendra cathédrale du patriarcat de Venise qu’en 1807, sous l’administration napoléonienne.

L’édifice ne survivra pas indemne. En 976, une révolte populaire contre le doge Pietro Candiano IV part en incendie et détruit l’église, le palais ducal et près de deux cents maisons alentour. La reconstruction, menée la même année par Pietro Orseolo, reste modeste. C’est presque un siècle plus tard, vers 1063, que le doge Domenico Contarini lance le chantier ambitieux qui donnera la basilique que l’on connaît : un plan en croix grecque inspiré des Saints-Apôtres de Constantinople, l’ancienne chapelle Saint-Marc réduite au rang de crypte sous le nouvel édifice. La consécration a lieu en 1094.

L’incendie, la redécouverte, et le repos des reliques

L’incendie de 976 avait fait plus que détruire des murs : selon la tradition vénitienne, il aurait aussi effacé la mémoire de l’endroit exact où les reliques avaient été mises à l’abri. Au moment d’achever la nouvelle basilique, personne ne savait plus où elles se trouvaient. Le récit qui suit, l’apparitio, appartient lui aussi au registre du miracle, même s’il s’inscrit dans un cadre de dates bien réelles. Après une période de jeûne et de prière décrétée par le doge et le clergé pour implorer la révélation de leur emplacement, l’un des piliers du transept se serait fissuré de lui-même, le 25 juin 1094, laissant apparaître un bras du saint. L’épisode est resté dans le calendrier liturgique vénitien sous le nom d’Inventio Sancti Marci, distincte de la fête de la Translatio, célébrée le 31 janvier. Comme la prédestination de l’ange, cette mise en scène répond à un besoin très concret : garantir, au moment même où la ville inaugure sa basilique la plus prestigieuse, que le saint est toujours bien là.

Après 1094, les reliques reposent dans la crypte, sous le chœur — un emplacement longtemps humide, la nature lagunaire du sol vénitien s’y prêtant mal. En 1835, elles sont transférées sous le maître-autel, dans le presbyterium, où elles se trouvent toujours aujourd’hui, visibles par quiconque entre dans la basilique Saint-Marc.

La Festa del Bocolo

Le 25 avril, jour de la Saint-Marc dans le calendrier liturgique, coïncide à Venise avec la fête de la Libération, commune à toute l’Italie — et avec une tradition bien à elle, la Festa del Bòcolo, « fête du bouton de rose » en dialecte vénitien. Ce jour-là, les hommes offrent une rose rouge aux femmes qui comptent pour eux : épouse, fiancée, mère, sœur.

L’origine la plus répandue de cette coutume n’a, cette fois, rien à voir avec la translation des reliques : c’est l’histoire de Maria, fille du doge Angelo Participazio, éprise du troubadour Tancredi. Parti combattre à Roncevaux, Tancredi y aurait été mortellement blessé près d’un rosier ; il aurait teint une rose blanche de son propre sang avant de la faire porter à Maria par un compagnon d’armes. Elle serait morte de chagrin le 25 avril, la rose écarlate posée sur le cœur. Une seconde tradition, moins connue, rattache plus directement le bòcolo à saint Marc, via un rosier poussé près de sa tombe et offert à un marin nommé Basilio. Ni l’une ni l’autre de ces histoires ne se vérifie historiquement — elles relèvent du folklore vénitien, fixé tardivement par écrit. Si la fête reste associée à saint Marc, c’est avant tout par la coïncidence du calendrier : le 25 avril est, tout simplement, le jour de sa fête liturgique.

Canaletto, Piazza San Marco with the Basilica, v. 1730, Fogg Art Museum — domaine public, Wikimedia Commons